Chapitre 5 : La dernière confession

« Salut. C’est moi. Vincent. Je ne voulais pas partir sans être venu te voir. J’ai tellement de choses à te dire, tellement de choses à me faire pardonner. Je ne sais même plus par où commencer…

Je te déçois chaque jour, je le sais. Je ne suis pas conforme à l’image que tu souhaites de moi. Je me laisse aller à des errements, et je suis dans une phase bien triste et vide de ma vie. Je m’autodétruis, aussi bien moralement que physiquement. Je suis las. Las de tout. Je voulais être quelqu’un de bien, quelqu’un qui aurait changé les choses peut-être. Quelqu’un dont tu aurais pu être fier. Mais je me sens si loin de tes attentes, je m’écarte chaque jour un peu plus des valeurs que tu m’as enseignées. Et pourtant. Pourtant, je voudrais te montrer qu’il reste un peu de bonnes choses en moi ; que tu as semé des chemins que je suis, même s’il m’arrive de trébucher dans le fossé ! C’est quand je suis là dedans que je creuse un peu plus le terreau de l’inutile, que je m’enfonce dans mes égarements, dans mes paradis de passage. Je te demande pardon. Pardon pour toutes ces fois où je n’ai pas été ce que tu attends de moi. Pardon pour ces routes de traverses que j’ai empruntées tant de fois, sans même savoir où cela m’amènerait. Je t’ai déçu tant de fois, et je t’ai blessé bien plus encore.

J’ai encore en tête notre dernière discussion, celle où j’ai tout foutu en l’air, comme d’habitude. J’ai encore l’image de ton regard qui vacille et qui s’assombrit lorsque tu comprends ce que je suis en train de devenir. Je revois les larmes perler au coin de tes yeux. Pourtant, tu essayais de te contenir, de ne pas craquer devant moi, de te montrer toujours la personne forte que je connais. Je me souviens si nettement de la scène, de ce soir où j’ai tout pulvérisé comme un sale gosse qui casse son jouet. Comme cela, arbitrairement, gratuitement. Tu es là, devant moi, seule dans ta grande cuisine, en train de préparer une compote d’hiver. Tu coupes et tu mélanges soigneusement les pommes aux dattes, aux figues, aux abricots secs et aux amandes. Tes gestes sont lents, disciplinés, appliqués. Je rentre en hurlant. Pour une broutille. Pour trois fois rien au fond. Tu ne réponds pas, tu lèves juste ton regard vers moi, lentement. Tes yeux fixent profondément les miens, tu fronces juste les sourcils, tu ne dis rien. Ce que je découvre dans ton regard me démolit bien plus que tous les mots que tu aurais pu prononcer. Je découvre vraiment ce qu’est la déception, l’amertume, la peine, l’éloignement.

Ma colère était vaine, si vaine.

Tu m’as tant de fois dit de surveiller mon langage. Ma grossièreté et ma vulgarité t’ont heurté tant de fois. Ne prends pas cela comme une attaque envers tes valeurs, mais bel et bien comme une volonté profonde de faire bouger les choses. J’ai cette colère contenue en moi, et ce dégoût de toute forme d’injustice qui me tiraille. On est chaque jour un peu plus proche de l’abject. Alors, ma seule façon pour tenter de faire réagir les gens c’est de les secouer, d’ébranler leurs bases. C’est pour cela que j’agis et que je parle comme cela. J’ose penser que les mots sont bien plus efficaces que n’importe quelle autre arme. Tu m’as appris quelque chose une fois, et j’en ai fait mon propre enseignement ; tu dis qu’il ne fallait pas juger les gens et que bien souvent derrière de la saleté il y a une part de vernis à dégager. Parfois, il faut bien gratter. On ne peut pas justifier tous les actes de quelqu’un comme cela, mais on peut essayer de comprendre. C’est ce que je vais essayer de faire : décrire le laid pour en dégager le beau. Je sais bien que certains comportements ou certaines personnes seront à jamais indéfendables, je ne fais pas ça pour eux. Je le fais pour moi avant tout, et peut-être aussi pour toutes les personnes qui se sentent seules, exploitées et qui ne savent pas comment crier leur colère. Ça va te décevoir, mais je continuerais à le faire, au moins jusqu’à ce que quelqu’un fasse évoluer les choses et les mentalités.

J’aurais dû te dire cela plus tôt, mais j’ai toujours été un lâche, j’ai toujours eu peur d’affronter mes propres démons, de m’affirmer et de devenir enfin un homme. Alors, peut être que ma venue aujourd’hui et cette volonté de tout dire marque un début, un renouveau, qui sait.

Ça m’a fait du bien de te dire tout cela, je me sens si soulagé.

Il va falloir que je te laisse, j’ai des personnes qui comptent sur moi à présent. Je sens que j’ai de grandes choses à accomplir. Je ne sais pas où cette aventure m’amènera, mais j’essaierais de la mener le mieux possible, pour que tu sois fier de moi. Au moins une fois. Une seule petite fois… »

***

Une larme commença à couler le long de la joue de Vincent. Il avait fini. Enfin, il pouvait partir serein, apaisé. Il se sentait vidé, fatigué, mais heureux.

Le jeune garçon s’éloigna lentement, sans se retourner, il avait désormais un but, de grandes tâches à mener à bien.

Un léger vent souffla et Vincent se sentit vivant, comme si cet air lui insufflait une nouvelle vie. Une feuille morte à ses pieds virevolta et alla se poser près du lieu où le jeune homme s’était confié, près d’une plaque en marbre sur laquelle on pouvait lire en lettres d’or : « À ma mère »

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