Chapitre 10 : Le Shomoland, Partie 1

Devant les yeux de Vincent s’étendait le Shomoland, céleste dans sa robe d’hiver. Un épais manteau neigeux recouvrait les faubourgs et les toits de la ville, semblant figer le temps et l’espace. À perte de vue s’étiraient les silhouettes gracieuses des habitations ; de petites maisons analogues aux demeures de poupées, dont chaque fragment a été pensé et sculpté avec soin, avec de larges volutes, des détails architecturaux méticuleux, des ornementations finement ciselées, et des couleurs pastels conservées avec bien des précautions.

 De majestueuses montagnes dans des tonalités bleues découpaient l’horizon et semblaient se perdre dans le ciel céruléen. De chaque côté, encerclant la ville comme les bras d’une mère enserrant son enfant, des massifs immenses se dressaient, augustes et solennels (ce qui est strictement la même chose, mais personne ne s’en rendra compte). Les contreforts de gauche (par rapport à moi, sinon retournez-vous ce sera le bon sens) dégageaient une teinte blanche immaculée, semblable à un manteau neigeux, normal me direz-vous c’est effectivement de la neige qu’il y a dessus. Dans ce poème de Victor Hugo, le registre pathétique naît de l’évocation de souffrances poignantes et provoque la compassion du lecteur. Les personnages sont des êtres faibles confrontés à la violence, la misère, la maladie, la mort d’êtres chers. L’expression du pathétique repose sur le lexique, sur le choix du point de vue et de l’énonciation au discours direct, qui permettent de faire entendre la voix de victimes elles-mêmes, sur la fréquence des modalités interrogatives et exclamatives.

Dans le poème, le pathétique se fait sentir dans l’évocation des souffrances des gens présents à l’enterrement :

« Une vieille grand-mère était là qui pleurait. »

 …

 Euh… excusez-moi deux minutes, je me suis trompé avec la correction du devoir de français de demain.

 …

 Les massifs de droite quant à eux illuminaient la vallée de leur coloris rose, ressemblant à un vaste champ de barbe à papa (la confiserie pas la bestiole qui se transforme en ce qu’elle veut).

 Le Shomoland occidental (puisque c’est la partie du Pays où était arrivé le bateau avec Vincent, Pingué et Harold) dormait dans une cuvette, abrité par des montagnes colossales qui lui offraient une sécurité totale pour n’importe quel envahisseur avide de bite à dégorger.

En descendant petit à petit du pont du navire, Vincent fut subjugué par la luminosité intense et reposante qui se dégageait dans l’atmosphère. Ce rendu chromatique si particulier était le fruit d’une formule chimique trop complexe pour être exposée ici, mais due à la présence de ces montagnes aux pigmentations dissemblables, mais qui se mariaient à merveille dans une symphonie harmonieuse de tonalités pastel lénifiantes.

 Face à lui une marée de personnes l’attendait, le scrutant avidement comme s’il s’agissait là d’une chose précieuse et rare. Certains le miraient, le regard vide, mais il faut dire que ceux-là étaient particulièrement touchés que ce soit par une synostose ou par une endophtalmie. Vincent se sentait mal à l’aise d’être scruté de la sorte et en plus il avait une violente envie de chier.

 Une créature se dégagea de la foule. Elle ressemblait étrangement à Pingué avec ces oreilles pointues, mais contrairement à ce dernier, elle n’avait pas un teint violet, mais dans des coloris d’orange.

 « Bonjour Votre Altesse, lui dit la créature, je m’appelle Wally et je suis votre serviteur. »

 « Mon… mon serviteur ? » balbutia Vincent.

 « Oui sire, en tant que remplaçant attitré du Père Noël, vous jouissez des mêmes prérogatives que lui, c’est-à-dire que tout ce qui lui appartenait vous revient maintenant. Du moins, tant que Noël est plongé dans ce coma. »

 Vincent, cherchant un appui réconfortant se retourna machinalement vers Harold et Pingué, les implorant du regard de lui venir en aide. Harold, moins lent et moins con que son compagnon elfe, comprit aussitôt la situation et s’avança vers l’adolescent.

 « Vincent, je te présente Wally, qui est un elfe du Shomoland occidental, la partie dans laquelle nous sommes actuellement. Il ressemble étrangement à Pingué, à part au niveau de la pigmentation de la peau, parce que Pingué est un elfe du Shomoland oriental qui se situe derrière ces montagnes bleues à l’horizon. Derrière les montagnes blanches sur ta gauche, tu as les plaines glacées du Frigo septentrional alors que derrière les montagnes roses sur la droite tu as la jungle de Xanthanababa. La mer par laquelle nous sommes arrivés et qui est situé juste derrière toi est la mer du Pabopabo qui est une toute petite étendue d’eau comparée à la mer du Greouloulou qui jouxte le Shomoland océanique et le désert du Youki, qui se situent eux à la fois derrière le Shomoland oriental, mais également derrière une partie de la jungle de Xanthanababa. Et il y a des montagnes vertes qui délimitent une partie du territoire entre le désert du Youki et la jungle de Xanthanababa tout en finissant sa course rocailleuse dans la mer du Greouloulou. »

 « Harold, la prochaine fois que j’aurai besoin d’aide, faites-moi penser à ne surtout pas vous appeler. » répondit Vincent.

 « Oh pourquoi ? Pourtant, j’ai essayé d’être le plus concis possible. »

 « Con si, pédagogue pas du tout ! » clama Pingué qui s’avança à son tour vers le groupe.

 Il prit Vincent par l’épaule et le tournant vers la foule amassée, il hurla :

 « Je vous présente Vincent, le remplaçant du Vieux ! »

 À ce moment, l’assemblée éclata de joie en acclamant l’adolescent, bougeant les mains dans tous les sens, sautant sur place, dansant même pour certains. J’en ai même vu deux ou trois se toucher le kiki, mais je ne dirais pas qui parce que je ne suis pas une grosse balance.

 « T’es un dieu pour eux mec ! » lui chuchota Pingué à l’oreille.

 Vincent sentit sa tête tourner, il éprouva la sensation d’être entraîné bien malgré lui dans un tourbillon, un peu comme une araignée qui est balancée sauvagement dans les chiottes alors qu’elle était sur votre beau plafond blanc, toute gentille, toute mignonne, ne demandant rien à personne et surtout pas de finir évacuée de force dans les canalisations de votre maison. Mais je m’éloigne un peu de l’histoire là…

 Wally s’avança respectueusement vers Vincent et lui tendit un grand manteau rouge orné d’une peau d’hermine blanche avec des taches noires en guise de col. Je tenais juste à préciser qu’il faut être vraiment le dernier des enculés pour s’en prendre aux animaux pour faire des manteaux de merde que vous allez poser sur le cul de votre bourgeoise, tout ça pour faire croire aux gens que vous percevez beaucoup d’argent, que vous avez réussi socialement et professionnellement alors qu’au fond vous n’êtes qu’un fils de pute d’enfoiré de tueur d’animaux. La mustela erminea puisque c’est son petit nom, est une petite créature fragile qui se tient sur ses pattes postérieures pour regarder le monde tout en ayant ses deux petites pattes antérieures pendantes contre sa poitrine recouverte d’un doux pelage blanc. Non, mais sérieux, il faut être le dernier des cons pour s’en prendre à un petit être comme celui-là.

 Si ma diatribe, certes virulente, n’a pas fini de vous convaincre je vous conseille de taper Hermine sur Wikipédia et de regarder attentivement la photo d’illustration.

 Je reviens à mon histoire…

 Wally donc, tendit à Vincent le manteau qui le regarda d’un air circonspect (j’aurais pu dire dubitatif ou attentif, mais ça fait moins classe quand même).

 « C’est quoi ça ? » demanda timidement l’adolescent au serviteur.

 « C’est votre manteau sire, il vous faut vous en vêtir ainsi que de la couronne et de la médaille de la ville. Par ailleurs, toute votre cour vous attend au palais pour vous accompagner dans le moindre de vos déplacements. »

 « Ma quoi ? »

 « Votre cour Votre Seigneurie, elle est composée de votre médecin, de votre gouvernante, du chocolatier, du maréchal, du fou ainsi que de votre favorite. »

Vincent se sentait totalement perdu, il affrontait là un univers inconnu dans lesquels il fallait qu’il ingurgite au maximum un certain nombre de codes assez étranges.

 « Si vous voulez bien me suivre, proposa Wally, je vais vous conduire jusqu’à votre palais. »

 « Si… si vous voulez… » répondit l’adolescent qui ne savait plus trop quoi penser de ce joyeux bordel.

 Pingué, Harold, Vincent et Wally quittèrent donc le port, fendant la foule, tel un pénis se calant langoureusement entre deux seins, qui continuait à dévisager Vincent. Une petite vieille eut même l’affront de se fendre d’une remarque, qui certes traduisait d’une instantanéité de la pensée, mais qui également prouvait à quel point les habitants du Shomoland étaient tous des abrutis finis. Par respect pour tous et surtout parce que je n’ai pas que ça à foutre, je ne l’incorporerais pas dans ce chapitre. Peut-être que j’en parlerais dans le Chapitre 15…

 En franchissant l’entrée du port, Vincent put admirer les colonnes qui, de part et d’autre, résumaient l’histoire du Shomoland au travers de sculptures impérialement incrustées dans leurs roches. Au sommet, les deux obélisques se rejoignaient dans un chapiteau tout aussi bien ciselé sur lequel était gravée une des citations mères du pays : « A bove ante, ab asino retro, a stulto undique caveto ».

« Ça veut dire quoi ce qu’il y écrit là-haut ? » demanda Vincent à Wally qui se trouvait à proximité.

 « Oh ça… C’est une des citations mères du Shomoland (c’est ce que j’ai déjà dit connard ! [N D.A.]). On peut le traduire par « Prends garde au bœuf par devant, à l’âne par derrière, à l’imbécile par tous les côtés. ». Il faut que vous sachiez, seigneur, que notre pays compte trois citations mères. D’après la légende, ces maximes exprimeraient non seulement le fondement de notre continent, mais également la forme absolue de toute chose et ce sur quoi tout état doit se baser pour trouver l’harmonie parfaite. Par ailleurs, toujours selon la prophétie, ces trois phrases prédiraient l’avenir du Shomoland. »

 « Quelles sont les deux autres formules ? »

  Le second apophtegme (il n’a pas été facile à placer celui-là, mais pour le coup je suis vachement fier de moi [N D.A.]) est situé sur le chapiteau des colonnes au bout du Shomoland océanique, juste avant l’entrée dans le désert du Youki. Il y est écrit dessus : « Felix qui potuit rerum cognoscere causas« , ce qui se traduit par : « Heureux celui qui a pu pénétrer le fond des choses.« . Le dernier précepte est inscrit sur le frontispice de votre palais : « Sine nomine vulgus« , qui signifie « La foule anonyme.«  À vrai dire, c’est l’adage qui a fait couler le plus d’encre, car il est très mystérieux, très vague, voire carrément totalement obscur pour certains. »

 « Et c’est quoi cette histoire de prophétie dont j’entends parler ? »

 Wally marqua un temps d’arrêt avant de répondre et sa voix trahissait une certaine gêne :

 « Oh… vous en avez entendu parler… Disons que… Comment dire… En fait… En fait, on ne peut pas parler réellement de prophétie, sauf si on part du principe qu’un lapin blanc géant sous acide récitant des choses incompréhensibles est un oracle. »

 « De quoi ? »

 « Disons qu’il y a certaines choses dont vous ne devriez pas vous inquiétez et, pour dire vrai, il y a certaines personnes à qui vous ne devriez pas faire totalement confiance. »

 Wally avait baissé la tonalité de sa voix sur la fin de sa phrase en jetant un coup d’œil furtif par-dessus l’épaule de Vincent, en direction de Pingué et d’Harold.

 « Vous parlez des deux personnes derrière moi ? » demanda l’adolescent.

 Wally chuchota à voix basse en s’approchant de l’oreille de Vincent :

 « Si vous connaissiez la vérité sur Harold et sur Pingué, je pense que vous changeriez totalement le jugement que vous leur portez. »

 « C’est-à-dire ? Vous pouvez préciser le fond de votre pensée ? »

 « C’est trop dangereux ici, mais ce soir je vous dirais tout. Pour l’instant, faites comme si de rien n’était et continuez la visite du Shomoland. Ce soir, je vous livrerais la vérité sur ces personnes. »

 Bon, maintenant que j’ai été un peu sérieux cinq minutes en relançant l’intrigue de l’histoire, je peux me faire plaisir en balançant des trucs bien vulgos !

 Vincent et Wally, toujours précédé par Harold et Pingué, arrivèrent sur la place principale du Shomoland, où se trouvait le palais du Père Noël.

 L’édifice était entièrement peint en rouge-vomi-mal-passé, et les gardes qui étaient censés mener la garde à l’entrée du palais se baladaient, le sexe à l’air en déclamant des poèmes de Baudelaire.

 « Qu’est-ce qu’ils ont ces cons à réciter du Baudelaire ? » demanda Vincent.

 « Et bien figurez-vous sire que Charles Baudelaire, plus connu sous le nom de Baudy, était en fait un noble et grand résident respecté, choyé, adulé par tant de monde et qui vivait jadis dans notre bon vieux Shomoland, qui est une terre d’accueil pour tous les réfugiés politiques. » expliqua Wally.

 En levant les yeux vers le haut du château, l’adolescent remarqua la maxime inscrite dans la roche, mais plus étrange, il vit des trapézistes qui s’amusaient à sauter d’une tour à l’autre, par intermittence, manquant de peu de se vautrer sauvagement la gueule.

« Mais qu’est-ce qu’ils font ceux-là, ils vont se faire mal. »

 « Ah ça, Votre Seigneurie, c’est l’horloge du Shomoland, les funambules battent la mesure ; chaque seconde, il y a un qui part dans une tour et vice-versa. Et lorsque nous arrivons à une heure pile, les feux d’artifice se déclenchent en même temps que la musique et le lâché de bonbons. C’est là que nous avons le plus de problèmes. Les trapézistes ne sont vraiment plus ce qu’ils étaient… »

 « C’est vraiment un pays d’abrutis. » pensa Vincent.

 En se retournant, le jeune garçon vit une dame en train de promener un chien, à part qu’à la place des pattes arrière, il y avait deux énormes testicules qui pendaient et qui laissaient des sillons dans la neige en trainant sur le sol.

 « C’est quoi cette horreur ? »

 « C’est un Bitoqku. » répondit Wally comme s’il s’agissait d’une chose totalement normale.

 Vincent se sentait complètement perdu, ne sachant quoi penser de tout cet étalage de vulgarité facile.

 La visite se poursuivit, dans une humeur bonne enfant. Vincent écoutait attentivement Wally qui prenait son rôle de guide très au sérieux, Harold se cramait les poils du cul pour voir si ça pouvait être une nouvelle source d’énergie, et Pingué mettait des mains au cul à tout ce qu’il croisait…

 À la fin de la journée, Vincent prit congé de Wally en l’expulsant comme on expulse une bonne diarrhée.

 Il se rendit dans la chambre d’Harold pour se faire tailler un pipeau dans une bonne grosse branche de chêne qu’il avait ramassé durant la journée.

 Harold était en train d’écrire à son bureau quand Vincent pénétra comme un gros sauvage dans sa chambre.

 « Qu’est-ce que t’écris ? » demanda l’adolescent.

 « Et bien, figure toi, répondit Harold, que j’ai fait une découverte foutrement intéressante. En me cramant les poils du cul, j’ai découvert que les friton’ (prononcez fritone, ça fait plus scientifique), les boules de merde qui restent accrochées aux poils du cul quand tu t’es mal essuyé, développent de l’énergie. Un friton’ a la capacité de produire 10 kilowatts par heure. Tu imagines, si la population donnait ses poils de cul et si on récupérait le friton’, l’énergie qu’on pourrait produire ! »

 Vincent regarda Harold un long moment (à peu près trente secondes) puis il se tourna vers l’homme le plus beau de la terre, c’est à dire moi et me dit :

 « Je trouve, Maître, que depuis un moment, en fait depuis le début, cette histoire est une accumulation de vulgarité et de gags (si on peut appeler cela gags) scatologiques. Il serait temps d’arrêter et de se consacrer pleinement à l’intrigue de cette histoire… »

 Je lui répondis de toute ma hauteur :

 « Mon mépris pour vous n’a d’égal que la petitesse de votre sexe. Sachez jeune mécréant que je suis un génie, l’auteur, et qu’en tant que cela, je suis en droit d’écrire, de penser, de dire, de chier ce que bon me semble… Alors écrasez-vous sombre ver, espèce de médiocre ! »

 Vincent ne me répondit pas, mon éloquence l’avait scié sur place, tel une tronçonneuse Black & Dekker.

 Reprenons sans plus tarder cette histoire palpitante qui j’en suis sûr n’a pas fini de vous intéresser chers lecteurs…

 Vincent (sous les bras) partit s’isoler dans les appartements du Père Noël en jurant bien de mettre un terme à tout cela.

 En rentrant dans la chambre à coucher du Père Nöel, il fut subjugué par la simplicité qui régnait dans la pièce : un lit en bois, ni trop grand, ni trop petit, des peaux de bêtes, un genre assez rustique, mais néanmoins coquet et soigné.

 L’adolescent posa doucement son sac à dos sur le lit en en sortit son mystérieux livre qu’il lisait déjà sur le bateau dans le chapitre 8. Il s’allongea de tout son long sur la couche, en ayant pris soin auparavant de se déchausser afin d’éviter d’étaler de la merde de canard qu’il avait collé sur ses groles. Vincent s’évada pendant quelque temps dans sa lecture.

 Cette quiétude fut troublée par l’arrivée inopinée de Wally qui entra en silence dans la pièce. Vincent redressa la tête par-dessus son livre.

 « Je suis désolé de vous déranger, Sire, l’interrompit le serviteur, mais je m’étais promis de venir vous voir comme je vous l’avais dit tout à l’heure. »

 « Ah oui, se souvint le jeune homme, c’est à propos de Pingué et d’Harold ? »

 « C’est cela même, votre grandeur, je me dois, en tant que plus proche conseiller du Père Noël vous mettre en garde sur des aspects obscurs de leurs personnalités respectives. »

 « Je t’écoute » dit Vincent en se redressant sur le lit.

 « Il faut que vous sachiez que je ne fais pas cela par esprit de manipulation, mais bel et bien parce que vous vous devez de connaitre la vérité. Vous êtes à un poste tellement important, que les sollicitations et les coups de traîtres vont être légions. Pingué tout d’abord n’est pas une personne fréquentable, il vous entraînera vers des chemins périlleux, vers des expériences inconcevables pour une personne de votre rang et il vous fera chuter à la première occasion. Ce n’est pas quelqu’un qui prend les choses au sérieux, il est toujours dans la puérilité, les jeux scatologiques et les déviances en tout genre. »

 En y réfléchissant bien, Vincent prit conscience que Wally n’avait pas tort. Après tout, depuis qu’il avait rencontré, qu’avait-il fait de bien ? Rien. Pingué ne pensait qu’à faire la fête, à boire, à fumer du schmart et à sortir des phrases tellement scandaleuses qu’elles pourraient faire l’objet d’une encyclopédie en vingt volumes.

 «  Quant à Harold, continua Wally, il faut que vous sachiez qu’il n’y a pas si longtemps qu’il est parmi nous au Shomoland. Auparavant il comptait dans les rangs de Dudu, l’ennemi du Père Noël qui veut lui ravir sa place. Il était le bras droit de cet être ignoble, et le petit ami officieux de la propre fille de Dudu. Il a trahi ce dernier lorsqu’il a senti que le vent tournait en la faveur de Noël. Autant dire qu’il s’est fait la belle dans les deux sens du terme. Méfiez-vous de lui, Votre Altesse, méfiez-vous vraiment de lui. »

 Cette révélation stupéfiante sur le passé d’Harold scotcha littéralement Vincent, tel un grumeau de sperme d’un adolescent prépubère découvrant l’onanisme et qui s’est rapidement et sauvagement soulagé sur une feuille de papier hygiénique dans les chiottes en plein repas de Noël. L’adolescent pensait au contraire que s’il y avait bien quelqu’un à qui il pouvait faire confiance, c’était bel et bien Harold. Cette fantastique confidence de Wally fit vaciller toutes les certitudes de Vincent. À qui pouvait-il bien se fier si les deux seules personnes en qui il croyait étaient en réalité des traîtres ?

 « Par ailleurs, excusez-moi de vous l’annoncer comme cela, enchaîna Wally, mais s’ils vous ont choisi pour être remplaçant du Père Noël ce n’est pas anodin. »

 « Comment ça ? »

 « Je ne sais pas si vous le savez, mais dès lors que le Père Noël est dans l’incapacité de régner, ou si une des causes de la vacance du pouvoir est un accident, un remplaçant est nommé, c’est obligatoire. Le remplaçant est choisi en fonction de critères stricts. C’est ce qu’il s’est passé et c’est pour cela que vous êtes ici aujourd’hui. Mais saviez-vous qu’en cas d’abandon du poste par le remplaçant, et ce, quel que soit la raison, le trône du Shomoland revient à la famille du Père Noël ; et le plus proche héritier n’est autre que Dudu, le demi-frère du Père Noël. Je pense que si Pingué et Harold vous ont choisi c’est parce qu’il espère que vous ne serez pas à la hauteur, ou qu’il vous arrivera quelque chose durant votre règne pour pouvoir rendre le trône à Dudu. »

 « Les enfoirés ! »

 « Notez que tout ceci ne sont que des supputations, mais comme je connais bien ces deux énergumènes je me suis permis de vous tenir au courant, afin que vous partiez avec toutes les cartes en main. »

 « De quelles prérogatives je jouis en tant que Remplaçant ? »

 « Toutes, vous avez exactement les mêmes pouvoirs que le Père Noël. »

 « Parfait. »

 « Je ne vais point vous déranger plus longtemps, Votre Altesse, je vais vous laisser vous reposer, demain une grande journée vous attend. Je vous ferais visiter le palais et je vous expliquerais en détail les rouages de l’administration shomolandaise. »

 Wally quitta la suite du Père Noël, laissant Vincent seul avec ses réflexions. L’adolescent ne parvenait pas à trouver le sommeil, les aveux de Wally l’avaient chamboulé au plus haut point. Il ne savait plus à présent à qui il pouvait accorder sa confiance. En y réfléchissant bien, il admit même que le serviteur avait raison sur plusieurs points, notamment sur le fait que son enrôlement en tant que remplaçant avait été clairement bâclé. Et si Pingué et Harold attendaient effectivement que Vincent rate complètement la tâche qu’on lui avait confiée ?!

 Tournant et virant sur le lit, le jeune homme était en proie à des questionnements sans réponse. Machinalement, il ouvrit le tiroir de la table de chevet à côté du lit. À l’intérieur se trouvait un gros livre à la couverture brune un peu usée. Vincent s’en saisit et ouvrit la première page sur laquelle il était écrit à la main : Journal du Père Noël.

 L’adolescent feuilleta rapidement l’ouvrage, constatant qu’il était rempli de pages écrites d’une fort jolie écriture. Son regard était attiré par certains passages :

 Le Shomoland est une terre d’accueil, elle l’a toujours été, remettre en cause ce principe serait un grave manquement à mon rôle de guide de la nation.

 Je suis las des personnes qui m’entourent, elles pensent prendre des décisions pour mon bien-être ou celui du peuple, mais ce ne sont que des conclusions hâtives de personnes encore trop jeunes pour saisir l’immensité des tâches à faire.

 Un passage particulier attira l’œil du garçon. L’écriture n’était pas la même, elle semblait plus torturée :

 Le vulgaire mènera au vulgus, le vulgus mènera au vulgaire. La libération viendra de l’abandon de l’un des deux.

 Ce passage mystérieux avait été écrit par une autre personne, Vincent en était convaincu. Il avait par ailleurs une résonance étonnante à ce que le jeune garçon pensait au fond de lui. C’était une marche à suivre :

 Le vulgaire mènera au vulgus, le vulgus mènera au vulgaire. La libération viendra de l’abandon de l’un des deux.

 L’adolescent se demanda qui pouvait bien avoir écrit ce passage dans le journal du Père Noël. Il continuait machinalement à tourner les pages jusqu’à arriver à la toute dernière page sur laquelle il était écrit une phrase, une seule, de la main même du Père Noël :

 Il y a un traître parmi nous.

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