Chapitre 12 : Extraits choisis de Samuel Jones

« Les démangeaisons littéraires. Cette douleur que l’on ressent si profondément, cette envie folle, insensée qui cogne par toutes les portes de votre tête. Ce bruit sournois, d’abord si discret qui peu à peu grandit jusqu’à devenir une obsession. En un mot, cette démangeaison, cette urticaire du cœur qui vous pousse à vous épancher sur une feuille de papier. Les démangeaisons littéraires. […] Cet accouchement douloureux, ce vagissement soudain de mots pour résoudre les maux de l’âme. Ces stries semblables à des cicatrices sur la feuille, ces écorchures gravées dans le vélin pour panser ses propres cicatrices. Ma destinée est de finir sur l’autel des sacrifiés. […] J’abjure ma propre vie qui n’est qu’âpreté, dévouement à la déchéance et aux mots. Ces mots impies qui m’obsèdent et me rendent fou. Cette prose d’apostat qui n’est que renonciation et hérésie. »

In Les démangeaisons littéraires, 1809

***

« Je logeais tour à tour dans un salon splendide dans le quartier du Luxembourg où me réveillais dans une mansarde sordide du Marais, vivant aux crochets de mécènes débauchés intéressés par mon art, où profitant de la gentillesse de certaines filles de joie à qui je n’inspirais que de la pitié avec mes guenilles et mon air misérable. Les nuits, je m’enfermais dans des caveaux, où éclairé par des bougies qui semblaient se consommer telle ma vie déplorable, et je m’épanchais sur mes ouvrages, troussant des discours, tantôt impénitents, tantôt vantant la gloire du Père. Ce Père si absent dans ma vie, si lointain, ne me démontrant ni amour ni compassion. Ce Père que je hais et que j’aime. »

 In La Gloire Perdue, 1809

***

« Vous me jugez, vous qui butinez comme une abeille, vous qui consommez votre sexualité comme on dévore un plat, ne se souciant pas si c’est du sucré ou du salé. Vous vous réjouissez tantôt dans les bras de jeunes jouvenceaux qui ne pourraient juger votre art, incultes, ignares et illettrés qu’ils sont, tantôt entre les cuisses de donzelles sans charme qui affectent de prendre du plaisir, mais qui vagiraient bien mieux en lisant mes proses. Vous me jugez et m’injuriez, vous qui n’arriverez jamais à tutoyer mon art, vous qui réprouvez mes écrits avec tant de véhémences. Mais je n’en ai cure, car vos reproches sont détestables, et vos critiques sont comme vos amants. Oui, car pour vous, les bonnes critiques c’est comme les bons coups, c’est toujours par-derrière ! Mais je me moque de vos railleries, car souvenez-vous, souvenez-vous bien de cet adage : j’ai tourné vers vous un miroir, et tout ce que vous avez pu y voir c’est une belle merde. »

Extrait de la correspondance entre Samuel Jones et Byron, 1809

***

« Zeus me contemplait, solennel, royal. Lui ne se mourrait pas, alors qu’en me contemplant dans l’onde je percevais les ravages du temps et de mes errements. Le bras protecteur d’Hadès enserrait ma taille et Perséphone m’embrassait avidement, aspirant mon âme en jachère, qui était jadis dévolue aux Muses… Qu’allais-je laisser comme trace de mon pauvre passage sur cette terre désolée ? Sûrement pas la splendeur des anciens dieux, figés en statues, immortels. Je ne suis pas un dieu, je suis un adieu, une fin de phrase sans panache. […] De ces abîmes s’élève un doux requiem, lénifiant, une ode à mon départ, loin des hommes et de leur démence. Je ne ferais pas comme Orphée, je ne me retournerais point sur mon passé à l’entrée des enfers, ma descente sera irrémédiable, définitive. Je quitterais ce monde sans regret, tel un Eidôlon, sacrifié, écorché, mis à mal par cette humanité que j’exècre. Et toi qui retrouveras mes maux après des siècles d’oubli, transmet donc ce message au monde : l’homme n’est pas bon, l’homme n’est pas juste, il vénère de fausses idoles et ne trouve de réconfort que dans la peine de l’autre. […] À vous, dieux d’autrefois, je crie mon désespoir du fond de la Béance ! Que mes mots s’élèvent jusqu’à vous. Prenez-moi en pitié, pardonnez-moi pour mes aveuglements, réconfortez-moi au milieu de ces vestiges ; ils sont comme mon âme, dévastés, anéantis. »

In La Guerre des sens, 1810

***

« Vous vous prétendez supérieur au peuple, vous vous pensez catholique, mais la vérité c’est que Dieu lui-même vous conchie vous et les vôtres. Il régurgite son fiel sur vos visages de couards et vous recouvre de ses excréments, mais l’odeur reste la même. Le peuple aura raison de vous, le peuple vous émasculera, se saisira de votre membre qui a fréquenté bien des postérieurs et l’exhibera à la foule en disant : regardez, regardez donc comme il était petit ! […] Le pouvoir n’est point dans vos murs, le vrai pouvoir est à l’extérieur, il est entre les mains des gens que vous avez oubliés, il est dans le cœur des héritiers de 1789. Avez-vous oublié les préceptes des Lumières ? Avez-vous oublié ce que des hommes ont écrit : Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Égaux ! L’avez-vous oublié, lamentables vers, immondes et répugnants sodomites ! […] Vous interdirez mon texte, c’est entendu, mais encore une fois vous irez à l’encontre de notre glorieux passé et de ce qui a été écrit : La liberté à tout homme de parler, d’écrire, d’imprimer et publier ses pensées, sans que les écrits puissent être soumis à aucune censure ni inspection avant leur publication. »

Les Sodomites du Palais Bourbon, 1823

***

« Je me suis engagé auprès du peuple que j’ai chéri et défendu, mais j’ai été lâche et je me suis laissé aller à des dépravations sans nom. Je n’ai embrassé que ma propre extase. Mon orgueil était mon lucre. J’étais un biffin qui y consacrait tout mon dévouement. Ma félicité restait une cause surpassant tout renoncement. J’étais mon propre héros, se surpassant sans cesse en veuleries afin d’atteindre mon apothéose. Désormais, j’arrive au crépuscule de ma vie et je sais que mon héritage mourra en même temps que moi. Les gens m’oublieront, mes mots s’éteindront et plus rien de subsistera. Je ne laisserais pas de traces dans l’histoire, je serais un oublié, un occulté, un paria. Je me retire ab intestat et après tout cela est mieux ainsi. […] J’aurais voulu que la gloire m’accapare, que les gens chantent mes écrits et qu’ils me survivent par-delà la mort. Hélas, tout se meurt, tout défleurit et je préfère encore brûler ma prose. Vous n’avez pas saisi mon essence lorsque je vivais, il est inutile que vous la compreniez lorsque je ne serais plus de ce monde. »

La dérive de l’héroïsme, 1829-1830

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s